Remi Tremblay: portrait d'un Franco-americain patriote

Quebec Studies, Spring-Summer, 2002 by Jean Levasseur

Parmi les Franco-americains de passage, tels que les surnomme Rosaire Dion-Levesque, "nul n'est plus remarquable que Remi Tremblay qui fut un grand animateur de la presse franco-americaine a ses debuts, et qui fut le premier emigre canadien a publier un volume de poesie francaise au pays" (Dion 856). A l'instar de la plupart des Franco-americains cependant, Remi Tremblay fut snobe par ses compatriotes canadiens-francais, en raison de son absence reguliere des grands lieux de references culturelles (Montreal et Quebec), mais egalement pour ses prises de position ouvertes et critiques en faveur des emigres franco-americains, a une epoque ou il etait de mise au Quebec de les considerer comme des traitres a la patrie, ainsi que pour ses opinions tout aussi tranchees lors des grandes causes politiques du dernier quart du dix-neuvieme siecle, dans l'affaire de la pendaison de Louis Riel ainsi que dans les querelles entre un clerge catholico-irlandais assimilateur et une population canadienne-francaise desireuse de se voir attribuer des cures francophones. Toute la vie de Rerni Tremblay en fut une d'aventures et de combats, dignes de l'ardent romantisme qui toujours l'habita.

Ne le 2 avril 1847 dans le comte de Saint-Hyacinthe, au Quebec, Remi Tremblay etait lui-meme l'heritier d'un grand patriote de 1837 qui avait repousse les habits rouges a Saint-Denis. Paoeiotisme, haine des Anglais conquerants, amour de la langue francaise et de la mere patrie seront les inalterables legs des Tremblay au jeune Remi qui, avec sa famille, se verra attire en 1859 par l'essor economique de la Nouvelle-Angleterre. Apres des sejours a Fisherville, Worcester, Bremen, East Douglas, Manville, et Woonsocket, les Tremblay mettront un terme a leur expedition americaine en 1861, a l'aube du long conflit de cinq ans qui coutera la vie a plus de 600,000 Americains. Sans doute berce par les recits d'aventures guerrieres de son pere et de ses oncles, un jeune Remi Tremblay de seize ans quitta un jour sans mot dire la ferme ou il travaillait, marcha jusqu'a Rouse's Point a la frontiere americaine, mentit sur son age, et s'engagea dans l'armee reguliere des Etats-Unis, l'un des 30,000 volontaires canadiens ayant participe a la lutte pour l'emancipation des Noirs. Membre du 14e regiment d'infanterie reguliere des Etats-Unis, Remi Tremblay prit part aux grandes batailles de l'ete 1864 (Wilderness, Spottsylvania Court House, et North Anna), fut fait prisonnier puis, semble-t-il, interne pendant six mois a l'infame prison Libby (Richmond, Virginie) avant d'etre parmi les derniers soldats liberes vers la fin de la guerre, moment qu'il choisit pour deserter l'armee et retourner au Canada. C'est cette histoire, romancee et sensiblement modifiee, qu'il racontera aux lecteurs de La Patrie en 1884 dans son roman, Un revenant. Episode de la guerre de Secession, seul recit du conflit secessionniste ecrit par un francophone d'Amerique y ayant participe.

Ne pouvant, a l'instar du personnage d'Eugene de son roman, se trouver un emploi qui le satisfasse, il opta pour un retour aux Etats-Unis, a Woonsocket. Il obtint a ce moment son premier emploi de journaliste correspondant au Protecteur canadien de St-Albans, Vermont, alors redige par l'abbe Druon, le premier pretre canadien-francais ayant exerce, aux Etats-Unis, la profession journalistique. Par l'intermediaire de l'oncle de son beaupere, L. C. Belanger, l'autodidacte Remi Tremblay--il n'avait fait que des etudes primaires--, alors parfaitement bilingue et eperdument amoureux de la langue francaise, decrocha egalement un premier poste dans un journal canadien, Le Pionnier de Sherbrooke (Cantons de l'Est), ou il signa pendant pres de trois ans une chronique intimee "Courrier des Etats-Unis," type de chronique que l'on retrouvait alors dans la plupart des quotidiens ou hebdomadaires canadiens-francais. "Le journalisme mene a tout a la condition d'en sortir" (Tremblay 1890, 113), se plaisait-il souvent a repeter.

C'est a l'interieur de ces pages qu'un Tremblay aux visions encore relativement conservatrices affronta pour la premiere fois les autorites ecclesiastiques, et y subit son premier echec. En debut d'annee 1871, il ecrivit en effet un article passionne dans lequel il encourageait les lecteurs a participer a une campagne de souscription afin d'aider les assieges de Paris:

   Les malheurs qui sont venus fondre sur la France, notre mere
   patrie, la detresse dans laquelle se trouvent plusieurs
   departments francais, grace a l'invasion des Prussiens et a la
   maniere brutale dont se conduisent ces barbares dans le departement
   envahis; les souffrances endurees par les heroiques defenseurs de
   la France, blesses en combattant noblement pour la defendre de
   leurs foyers, tons ces malheurs, dis-je, ont trouve un echo dans le
   coeur de tout Canadien-Francais digne de ce nom. (Tremblay 1871)

Attaque de toute part par un groupe d'ultracatholiques motives par le vicaire de Woonsocket qui considerait, comme la tres grande majorite des conservateurs radicaux du Quebec, que "les Francais meritaient les malheurs dont ils etaient accables" (Tremblay 1871), Tremblay repondit en deux longues lettres aux lecteurs parues dans Le Pionnier de Sherbrooke les 3 et 8 fevrier. Il y reaffirmait avec ferveur son amour de la France, sa compassion pour les Francais, l'esprit de charite traditionnel des Canadiens et faisait etat, plusieurs annees ans avant le celebre proscrit protestant Charles Chiniquy (Chiniquy 262), calculs detailles a l'appui, de l'immense richesse et de l'egoisme proportionnel du clerge catholique de sa paroisse. Une fois soustraites les depenses, la campagne de Tremblay n'avait pourtant amasse que ... $50. Qu'importe, le clerge catholique de Woonsocket remporta le combat et Tremblay, refusant de se retracter, dut abandonner son poste de correspondant.


 

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