L'Acadie vers 1750 Essai de chronologie des paroisses acadiennes du bassin des Mines avant le Grand derangement

Historical Studies, Annual, 2004 by Stephan Bujold

Il faut tirer l'etude de la religion, comme phenomene historique, du discredit ou l'a plongee la confusion entretenue entre histoire religieuse et histoire clericale. (3)

Resume : Ce texte propose d'examiner de nouvean certains faits de l'histoire des paroisses fondees autour du Bassin des Mines en Acadie avant le Grand derangernent de 1755. Jusqu' a present, la tradition orale et l'historiographie de l'Acadie ont perpetue un malentendu quant a l'annee de creation de la paroisse qui aurait ete fondee presque en meme temps que celle de Saint-Charles a la mythique Grand'Pree. Ce texte jette un nouvean regard critique sur le developpement social et economique de la region des Mines, qui fut la figure de proue de l'Acadie d'avant le Grand derangement, par le biais de ces organisations sociales de premier plan qu'etaient les paroisses et propose ainsi une nouvelle chronologie de la creation des paroisses acadiennes des Mines.

Abstract : This text suggest to revisit some historical facts concerning the Acadian parishes of the Minas Basin previous to the Deportation. Until now, the oral tradition and the historiography of Acadia has perpetuated a misunderstanding concerning the year of foundation of Saint-Joseph's parish at the Canards river, i.e. that it would have been founded nearly at the same time as Saint-Charles' parish at the mythical Grand'Pree. This text offers a new critical look on the social and economical development of the Minas region, wich was the vanguard of the ancient Acadia previous to the Deportation, by focusing on the front line social organisations of parishes and consequently suggest a new chronology of the Minas' acadian parishes creation.

Introduction

A partir du schema du developpement paroissial en Nouvelle-France et de sources documentaires originales couvrant la periode allant de 1681 a 1731, ce texte propose une chronologie revisee de la fondation de certaines des paroisses acadiennes du bassin des Mines, a propos desquelles un malentendu s'est glisse dans l'historiographie et persiste toujours. On verra notamment que la paroisse Saint-Joseph de la riviere aux Canards ne fut pas la seconde mais plutot la derniere de celles-ci. En dressant cette chronologie, nous identifierons et illustrerons les sites de ces paroisses a l'aide de sources manuscrites et de recentes decouvertes archeologiques faltes en Nouvelle-ecosse.

Reexaminer autant l'annee de creation que la situation geographique des cinq paroisses etablies par les Acadiens autour du bassin des Mines avant 1755 apportera une double contribution a l'historiographie. D'une part, cela permettra de combler une partie du vide cree par la mince documentation historique traitant des structures socio-politiques de ces etablissements gravitant autour de la mythique Grand'Pree, figure de proue de l'Acadie d'avant le Grand derangement. Cela permettra aussi de faire apparaitre une sequence du developpement regional du bassin des Mines pendant cette periode.

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I- L'erection des paroisses dans la vallee laurentienne avant la Conquete

Au Canada, sous le Regime franqais, le developpement paroissial suit un schema plutot simple : une premiere paroisse est fondee la ou il y a deja une mission ou une chapelle, et plus tard cette paroisse d'origine--ou paroisse mere--se divise lorsque le nombre des habitants s'etant eloignes et etablis en peripherie vient a le justifier (4). Louise Dechene evalue a trente pour le gouvemement de Montreal (5) et Alain Laberge a vingt-cinq pour toute la vallee laurentienne (6) le nombre minimum de familles au moment ou les chefs de celles-ci reclament une paroisse et un pretre aux autorites ecclesiastiques et civiles de la colonie.

C'est l'eloignement qui pousse les habitants a construire une chapelle plus pres de chez eux puis a reclamer qu'un pretre s'y deplace pour dire la messe ou proceder aux rites catholiques de passage (bapteme, mariage et sepulture) et, le cas echeant, qu'il les inscrive au registre de la mission (7). A la geographie s'ajoutent des considerations economiques lourdes de consequences pour les futurs paroissiens : ils doivent etre suffisamment a l'aise pour lotir, construire et entretenir la nouvelle eglise et le presbytere, ainsi que pour se procurer vases, ornements et vetements necessaires a l'officiant. Les futurs paroissiens se reunissent pour elire des receveurs, qui feront le montage financier et deposeront au nom des habitants la requete en creation d'une nouvelle paroisse a leur eveque (8), qui devra obtenir l'aval du cure, celui de l'assemblee des paroissiens de la paroisse d'origine a etre scindee, et aussi celui des autorites civiles de la colonie (9).

La nouvelle paroisse revoit rarement un cure en titre. Les habitants doivent se contenter d'etre desservis un dimanche sur deux, ou moins, par le cure de la paroisse mere scindee (10). S'ils sont chanceux, le cure suffisamment pourvu de la plus ancienne paroisse sera tenu d'entretenir un vicaire pour desservir la nouvelle. Dans ce cas, il y a deux paroisses et deux fabriques, mais le revenu de la dime versee par les habitants va au cure de la paroisse mere qui le partage avec son vicaire (11), creant ainsi une forme de regime de redistribution de la richesse entre l'ancienne paroisse bien nantie et la nouvelle paroisse plus pauvre dont les fideles sont plus souvent qu'autrement apparentes. C'est seulement lorsque cette derniere paroisse generera suffisamment de revenus de dime pour entretenir un cure permanent que l'eveque lui en concedera un. Ce temps venu, le spectre de la division commence a planer sur la paroisse en developpement : de jeunes habitants s'etablissent et defrichent a ses confins, reproduisant la << mobilite de la sedentarite >> (12). A leur tour, ils construiront une chapelle, ouvriront un registre et reclameront un pretre.

 

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