Relations entre humeur depressive et somatisation: recension des ecrits autour du portrait cible du somatisateur

Canadian Psychology, Feb 2000 by Mascres, Christiane, Strobel, Michael

Resume

Un diagnostic de depression clinique aussi bien qu'une depression masquee s'associent souvent a des plaintes somatiques non explicables medicalement. Apres avoir rappele les definitions operationnelles de la somatisation et des maladies psychosomatiques ainsi que les liens entre la depression et la somatisation, le portrait sociopsychologique du sujet cible somatisateur a ete esquisse a partir des publications recentes. Le genre et les caracteristiques psychosociales, la vulnerabilite au stress, les traits de caractere et les croyances, ainsi que le modele familial du somatisateur moyen, ont ete precises. Enfin, la pertinence des differents traitements a ete discutee, en insistant sur l'interet des multitraitements apres la pose d'un diagnostic judicieux. Les avantages cliniques de la prevention chez la personne normale et de l'apprentissage d'une maitrise de l'interrelation psyche/soma ont ete soulignes. Developper des recherches sur la somatisation en relation ou non avec l'humeur depressive est d'un interet culturel et financier certain, puisque ces patients sont des surconsommateurs de soins medicaux.

Compte tenu que la plainte physique sert souvent de "ticket d'admission" a des soins hospitaliers couteux pour la societe, la psychologie de la sante a un role important a jouer, aussi bien dans la prevention que dans la comprehension de la maladie. En effet, des l'antiquite, on discutait deja de l'influence de l'ame sur le corps. Encore actuellement, l'acte medical est un acte veterinaire qui devrait d'abord etre scientifique (Mascres, 1995) et la medecine psychosomatique est encore souvent consideree par les medecins organistiques comme une heresie (Diel, 1987). Cependant, l'evolution actuelle du paradigme biomedical en paradigme biopsychosociomedical laisse toute discretion aux psychologues de la sante, pour contribuer au bien-etre de l'individu, considere d'une facon holistique.

Au-dela de la maladie purement organique au cours de laquelle, parmi les autres consequences, l'esprit peut devenir un generateur d'emotions negatives, on peut accorder a la psyche une participation etiologique dans l'installation des symptomes somatises ou des maladies psychosomatiques vraies. Bien que des patients puissent somatiser dans le cadre de conditions multiples (Rabin, Cohen, Ganguli, Lysle, & Cunnick, 1989), on a tres souvent tendance, cependant, a incriminer d'abord la depression, diagnostiquee ou masquee, lorsque l'on cerne un tableau clinique de somatisation, ce qui apporte peut-etre un biais a la realite clinique.

La depression conserve cependant sans conteste un role responsable. Selon Galien qui avait deja decrit la "melancolie hypocondriaque" et d'apres les travaux de recherche recents en psychologie et en medecine, la depression s'accompagne en effet frequemment de symptomes de somatisation (Lipowski, 1990). Considerant les couts qu'implique la maladie en soi, incluant la depression elle- meme, nous avons tente de faire le point sur le role joue par la depression sur la maladie somatisee, centree sur le modele qu'est le portrait du somatisateur moyen emergeant du grand nombre des publications scientifiques.

Definitions operationnelles

LE FAIT DE SOMATISER

La somatisation est definie comme cette tendance a transformer une detresse psychologique en symptomes physiques et a demander une aide medicale. Les troubles physiologiques fonctionnels observes ne s'accompagnent pas, tout au moins au debut, de lesions morphologiques a proprement parler (Stewart, 1990). Ceci fait des maladies psychosomatiques, des maladies faisant d'abord intervenir le psychisme.

Les termes "somatisation" et "maladies psychosomatiques" ne devraient pas etre employes d'une facon interchangeable. La somatisation dans la vie quotidienne se situe en effet quelque part au niveau d'un continuum de symptomes (Barsky, 1992), entre la maladie somatique pure et les maladies psychiatriques repertoriees dans le DSM-IV, sa chronicite pouvant conduire a la maladie psychosomatique.

De nombreux patients qui somatisent n'entrent cependant pas dans le cadre des criteres du DSM-IV qui definissent la "maladie de somatisation". Ainsi, une enquete epidemiologique aupres de 3 132 repondants a montre que 4,4% d'entre eux satisfaisaient aux criteres de somatisation selon les normes medicales et seulement 0,03% d'entre eux satisfaisaient a ceux du DSM-III-R qui etait alors en vigueur (DSM-III- R, 1987; Stewart, 1990).

La maladie somatique se vit elle-meme tous les jours comme un accident le plus souvent recidivant au niveau d'un systeme physiologique particulier et particulierement vulnerable. La focalisation sur un organe ou un appareil physiologique se fait par anachorese a partir d'une predisposition biologique ou hereditaire, le facteur x d'Alexander (1987), correspondant donc au terrain de l'individu (Haynal, 1978). La plainte somatique est signalee a repetition, la recidive pouvant conduire a la chronicite.

Elle devient ainsi plurifactorielle et fait intervenir un comportement appris (Klotz, 1965). En effet, ces sujets chez qui le meme malaise somatique recidive repetent souvent une saga familiale ou des plaintes comparables ont ete entendues au cours de la vie quotidienne, et, en quelque sorte, apprises (Barsky, Wyshak, Latham, & Klerman, 1991).


 

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