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Humeurs vagabondes. De la Circulation des hommes et de l'utilite des voyages

Romanic Review, Jan-Mar 2003 by Rouget, Francois

Daniel Roche, Humeurs vagabondes. De la Circulation des hommes et de l'utilite des voyages, Paris, Fayard, 2003, Pp. 1031.

Daniel Roche, historien des Lumieres dont la reputation n'est plus a faire, est habitue aux grandes syntheses. Ici, il procure une nouvelle fois une somme sur un sujet qui connait la ferveur des chercheurs depuis quelques annees. Mais l'interet de ce beau livre reside dans l'angle d'approche choisi par son auteur, car "ce livre n'est pas une histoire de la migration ancienne, encore moins une histoire du voyage" mais une etude "de la mobilite et de sa culture" (p. 10) sous toutes ses formes. Pour ce faire, Daniel Roche repartit ses quatorze chapitres en trois grandes parties, les "Espaces de mobilite" par le livre, "Contraintes et libertes" qui conditionnent la mise en mouvement et son arret, enfin la "Decouverte de soi" et du monde par le voyage.

Si le cur de cette etude est consacre a l'histoire culturelle du XVIIP siecle, le livre cependant ne se cantonne pas a cette periode. Ainsi, pour situer l'essor de la production des recits de voyage, dans toutes les langues europeennes, Daniel Roche fait des incursions dans l'histoire de la Renaissance et du Grand Siecle. Comment d'ailleurs expliquer le succes de la Bibliographie universelle des voyages editee par Boucher de la Richarderie si l'on ne prend en compte le travail de ses predecesseurs? Comment egalement saisir l'attitude ambivalente de l'homme du XVIIIe siecle, partage entre la tentation pour la mobilite et le gout pour la sedentarite, si l'on ne garde pas a l'esprit l'affrontement qui oppose depuis la Renaissance deux visions du monde, l'une stable et l'autre nomade?

Daniel Roche rappelle que l'utilite des voyages proclamee par Erasme, Montaigne et juste Lipse a ete parfois contestee. Il analyse aussi en detail les raisons pedagogiques, morales, qui motivent les deplacements, missions, voyages d'etude, invoques par les ecrivains comme La Fontaine, La Bruyere et Beat de Muralt. Au deplacement reel, parseme d'obstacles et de dangers, la tentation est parfois grande de voyager par le livre, et cela de Turnebe a Kant. Et D. Roche de montrer comment la production croissante de la litterature de voyage a pu suppleer a l'absence de deplacement sur le terrain. Guide pratique, le recit de voyage a aussi pour role de creer un imaginaire. Recits, carnets, lettres ou memoires, cette litterature ancre la mobilite dans l'histoire collective, joue sur une temporalite malleable et mime la variete des espaces parcourus.

L'essor de la mobilite generale, des populations et des idees, correspond a la transformation de la societe traditionnelle et d'un espace de plus en plus facilement et rapidement accessible. La culture de la mobilite est issue de tous les aspects de l'activite humaine, demographique et migratoire, economique (avec l'essor du commerce et l'amelioration des reseaux de communication), dont l'historien rappelle les mutations sous l'Ancien Regime. C'est d'ailleurs l'un des merites de l'ouvrage que de mettre en relation toutes ces donnees pour en evaluer les interactions.

Dans la deuxieme partie de son livre, D. Roche revient en detail sur les facteurs multiples qui interviennent dans cette culture de la mobilite pour inventorier les types de voyages forces ou volontaires: migrations liees a l'emploi, missions diplomatiques, campagnes militaires, mutations administratives, exils politiques et religieux, tout cela illustre a merveille ce que l'historien designe par "la diversite des situations de depart et la diversite des mobilites" (p. 323). Au fur et a mesure que se multiplient les deplacements professionnels ou de loisir, l'Etat intervient pour controler cette mobilite vers et hors de son territoire. La reponse institutionnelle (fiscale, judiciaire et policiere) est a la hauteur des nouveaux enjeux, de meme que l'assistance et l'accueil offerts aux voyageurs par une nouvelle sociabilite hospitaliere.

Dans la troisieme et derniere partie, D. Roche ecrit l'histoire du voyage culturel. Celui des etudiants d'abord, du Moyen Age au XVIIIe siecle, qui parcourent l'Europe en quete d'une formation theologique, medicale et juridique. Voyage des elites ensuite, surtout de l'aristocratie anglaise dont l'aspiration au Grand Tour va servir d'exemple aux autres pays d'Europe. De ces masses mobiles, D. Roche extrait deux figures intellectuelles importantes, Voltaire et Rousseau (chapitre XI) dont la "transhumance" parcourt l'uvre entiere. Apres l'ecrivain, c'est au tour des autres artistes, peintres et musiciens, d'etre evoques dans un beau chapitre consacre a "la mobilite sensible", et aux gens de theatre qui, avant de se sedentariser en partie, sont mus par l'errance et l'aventure (chapitre XIII). D. Roche referme son livre sur un chapitre important en rendant hommage au peuple dont les mouvements et les errances, comme ceux des Tsiganes et des vagabonds, ont souvent ete percus avec hostilite par les sedentaires auxquels ils rendaient visite. Classes voyageuses, classes dangereuses ...


 

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