UNE PRATIQUE DE LA CIRCULATION : LA GUIDE DES CHEMINS DE FRANCE DE CHARLES ESTIENNE

Romanic Review, Jan-Mar 2003 by Skenazi, Cynthia

Dans La Guide, la legendaire fecondite du jardin de France n'est plus uniquement celle du paradis d'avant la chute que se representait le XVe siecle finissant : son exploitation depend aussi d'un bon systeme de transport permettant d'apporter dans un lieu ce qui manque dans l'autre, pour eviter le danger de disettes locales, et augmenter les ressources nationales. La Guide impose par consequent un point de vue nouveau sur la question du commerce. Au lieu de se placer, comme les edits et les traites d'economie, sur le plan de l'offre et de la demande, le livre aborde les rapports entre production et consommation en termes de circulation des marchandises et de deplacements d'une agglomeration a l'autre. A un type d'economie de nature essentiellement locale, vient s'adjoindre un courant de relations en expansion constante, qui exclut l'autarcie et l'immobilisme, relie les bourgs et les villes du royaume, fait acheter les matieres premieres dans un endroit pour les transformer ailleurs et les vendre plus loin. De telles entreprises supposent un negoce suffisamment important pour mobiliser les capitaux destines aux investissements et aux achats : le credit, l'essor de la banque offrent des methodes de paiement souples et efficaces. Sous le nom de Lyon, La Guide unit en une seule phrase les activites commerciales et bancaires de la ville: "Ville renommee pour les foires, marchandise, et apport de plusieurs nations qui y frequentent, et aussi pour la banque qui s'y exerce" (p. 158). Depuis le Moyen Age, l'essor urbain encourage le commerce. Si le reseau routier est une condition essentielle du developpement des villes, c'est aussi parce qu'il offre une maniere de transcender la division artificielle entre production rurale et transactions urbaines. A l'epoque d'Estienne, le dialogue entre ville et campagne est plus que jamais une necessite de la vie quotidienne. Les agglomerations de La Guide menent le jeu a leur profit, elles constituent des centres regulateurs ou tout afflue et dont tout procede.

Ce n'est pas un hasard si Paris constitue le point de depart des itineraires d'Estienne, tout en etant omis de l'ouvrage; le statut politique et administratif privilegie de la capitale du royaume exigeait un traitement a part12. Or une ville aussi peuplee vivait de l'importation d'une enorme quantite de produits des campagnes avoisinantes et des industries regionales. Depuis le regne de Saint Louis, Paris fait partie des circuits du grand commerce europeen13. La ville est reliee a la Manche, sa jonction avec la Flandre et le bassin scaldien est aisee ; Paris est aussi sur le passage des marchands venus du Midi ou de la peninsule iberique qui se dirigent vers le nord ou le nord-est. A la fin du XVIe siecle, Filipo Pigafetta decrit avec admiration la dimension imperialiste du commerce de la ville assiegee par les troupes d'Henri de Navarre : des provisions de toutes sortes venues de differentes regions sont amenees a Paris par bateaux sur la Seine et d'autres fleuves navigables qui abondent en poisson. Outre ces avantages, poursuit Pigafetta, "Paris est entoure des regions les plus fertiles de France" (la Bourgogne, la Champagne, la Brie, le duche de Valois, le Vexin, la Normandie, la region de Chartres, la haute et basse Beauce, le Hurepoix), qui envoient par les fleuves et les routes principales des fruits, de la nourriture et une infinite de marchandises, "sans meme compter ce qui arrive par mer ou par terre d'endroits plus eloignes"14.


 

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