D'UN AMI L'AUTRE : LA FIGURE DU COMPAGNON CHEZ LES PELERINS DE JERUSALEM

Romanic Review, Jan-Mar 2003 by Williams, Wes

Prologue

En guise d'introduction, deux scenes contrastees. La premiere se deroule pres de l'ile de Candie en 1532, la deuxieme a Jerusalem en 1592; l'une est scene de depart, de mort, de solitude; l'autre d'arrivee, d'introduction, d'instruction. Le 14 aout 1532, Denis Possot ecrit, au soir, comme d'habitude, dans son journal. La nef pelerine se trouve au large de Candie ; c'est le voyage du retour, les vents sont propices, mais le pelerin, lui, se porte mal: "le mercredy apres disner, ecrit-il, me sembloit que les fourches me feissent douleur et quelque peu les rains avec le cueur". Ecrit au jour le jour-Possot fait son voyage "ayant toujours la tablette en main"-sa Tresample et habondante description du voyage de la terre saincte est l'unique recit de pelerinage a Jerusalem publie au XVIe siecle qui garde la structure d'un journal : il dit "je", et il marque le jour et le lieu de l'avoir dit: "Le vendredy, je enduray sur le soir tant soit peu de mal ; la nuict, vers l'heure que je me'esveillay, commencay a avoir mal aux reins et a avoir le visaige plein de pustules et tout le corps"1.

Ce sont ses dernieres paroles. Ses compagnons de voyage le laissent en agonie de mort et reprennent la route du retour. Denis Possot mourra le 17 septembre et sera enterre chez les Cordeliers de Candie. "Je" ne raconte plus sa propre histoire, le texte s'interrompt, mais ne se termine pas pour autant, car on lit sur la meme page un nouveau "Au lecteur". Cette preface inattendue, situee en plein milieu du recit, s'adresse a "[!'] amy lecteur", et raconte comment Possot a "baille sa description a Monsieur Charles Philippe, procureur du trespuissant seigneur Messire Robert de la Marche, luy estant semblablement en la dessudicte peregrination", et comment ce dernier, "voluntairement, et de bon cueur [... ] l'a voulu achever selon le cours du reste du chemin, afin que rien ne fut obmis de ce qui appartient a la description d'un tel voyaige. Comme cy apres verras par le tesmoignage d'iceluy"2. Mettant ainsi fin au recit du premier pelerin-narrateur, le texte nous presente un autre, l'ami qui n'a pas pu lui sauver la vie, mais qui a rapporte le recit de Denis Possot en France, l'a mis en lumiere, sans rien changer au texte, sans meme s'integrer a l'action et aux verbes a la premiere personne du singulier qui structurent le voyage jusquela. En effet, c'est parce qu'il est mort au voyage du retour, qu'il n'est jamais rentre en France, et que son ami a surveille la mise en page du texte, que Denis Possot parle toujours a la premiere personne, en forme de journal, de son experience de pelerinage qui le mene au cimetiere de Candie. L'autocensure retrospective, qui precede la publication d'un journal de voyage, n'a pas pu faire son travail chez Possot ; sa tresample et habondante description constitue donc un voyage sans retouches ni repentirs-au sens pictural du terme3.

Si le journal de voyage de Possot, comme celui de Montaigne, est un texte a plusieurs voix, c'est qu'apres sa mort, c'est la voix d'un autre qui parle. A partir du 21 aout 1532, c'est l'autre, l'ami, Charles Philippe qui prend la releve narrative. Mais-et ceci peut surprendre - c'est un autre qui dit toujours "je", s'obstine meme a le dire, pour que "je" puisse continuer a raconter son histoire :

Au partement doncques de Candie et en l'absence dudict maistre Denis Possot lequel avoit jusques audict lieu de Candie escript et redige tout ce que dessus est note en ce livre, moy indigne ay faict et redige par escrit le reste de ce present/livre au plus pres qu'il m'a este possible ainsi comme cy apres se pourra voir4.

Moy indigne ; un "je" nouveau signe ainsi le texte afin de pouvoir continuer l'histoire a la premiere personne. "Je" fait signe, pour ainsi dire, de son rapport intime avec l'autre qui etait "semblablement en peregrination", de sa solidarite textuelle avec l'ami disparu, pour qui, et par qui il nous parle "du reste de ce chemin". S'il est trouble par la honte de survivre, Charles Philippe n'en dit pas mot. Mais comme on le verra, la scene de reconnaissance, de retour a la maison, nous en dit long sur ce "je" qui, une fois de retour, se permet de rendre temoignage d'une experience toute sienne : celle d'un pelerin qui connut a la fois la joie de retrouver son village, sa famille, les siens, et la confusion, pour ne pas dire la douleur d'avoir tellement change durant le voyage que sa compagne qui n'a pas fait le voyage avec lui ne le reconnait pas.

La deuxieme scene se passe comme suit: le 1er juillet 1592, le matin de son arrivee a Jerusalem, Jean du Blioul se leve tot afin de ne pas manquer la premiere d'une longue serie de "belles remonstrances" presentees ce jour-la par le gardien du Saint Sepulcre aux pelerins en visite5. Au cours du sermon, le recit de du Blioul, commence quelques mois auparavant a son depart de Besancon, revet la voix du Gardien : le pelerin cede la premiere personne de la narration au pretre, resident permanent du lieu, et interprete professionnel de sa signification. Le sermon est ainsi moins rappele que preche a nouveau l'interieur du texte ; son message s'adresse a la fois au petit groupe de pelerins rassemble a Jerusalem, et a la communaute, de plus en plus querelleuse et divisee, de lecteurs chretiens restes au pays. A la fin du sermon, le gardien cite par du Blioul presente a la compagnie un personnage encore different, qui deviendra le heros du recit au fur et a mesure qu'il se developpe : "Ie vous don/neray quelcun de ces peres mes compagnons pour vous conduire par les lieux saincts, et faire office de mystagogue, vous demonstrant les particularitez d'iceux, le tout a l'honneur de Dieu et salut de vos ames"6.


 

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