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Topic: RSS FeedMONTAIGNE ET LES CURIOSITES DE L'EGLISE ROMAINE
Romanic Review, Jan-Mar 2003 by Tinguely, Frederic
Le grand tour europeen que Montaigne effectue entre juin 1580 et novembre 1581 obeit comme on sait a des motivations multiples. Il semble qu'il y ait tout d'abord le desir de faire le "cheval echappe", de fuir aussi bien les contraintes domestiques que la sordide realite d'un pays divise et dechire. Dans cette perspective, le subtil equilibre que la peregrination instaure entre le singulier (nouveaute des lieux) et le regulier (repetition des gestes) permet au voyageur de se soustraire simultanement a la routine et au chaos, a l'ennui et aux ennuis. Sans oublier au demeurant les ennuis de sante, puisque l'itineraire de Montaigne repond en grande partie a un souci therapeutique, a l'espoir de prevenir de nouveaux acces de colique nephretique en allant prendre les eaux a Plombieres, a Baden et a Lucques. Mais il est possible de faire d'une pierre deux coups : la volonte d'echapper a la gravelle et a une France malade s'accompagne d'une curiosite pleinement revendiquee, d'un desir d'"essayer" la diversite des coutumes humaines et de frotter sa cervelle a celle d'autrui1. Si l'on ajoute a cela le possible accomplissement d'un vu ou une eventuelle mission diplomatique2, on s'apercoit que l'invitation au voyage est ici plurielle et que les deambulations en Suisse, en Allemagne, en Autriche et en Italie ne sauraient etre reduites a la realisation d'un dessein unique ou meme privilegie.
Cette pluralite de mobiles non hierarchises et l'itineraire serpentin qui en est la parfaite traduction spatiale ont depuis longtemps conduit les commentateurs du Journal de voyage a mettre en avant le dilettantisme de Montaigne ainsi que l'extreme disponibilite d'esprit qui l'accompagne. Il y a plus de cinquante ans, Charles Dedeyan proposait de voir dans cette pratique peregrine une forme de tourisme avant la lettre, la chose ayant ainsi precede le mot de plus de deux siecles dans la culture francaise :
En fait, l'auteur du Journal institue ce que nous appelons depuis le siecle dernier, d'un mot importe d'Angleterre, le tourisme. Du touriste, il a toutes les qualites, comme aussi les defauts, la bonne humeur, l'insouciance, l'inlassable appetit de voir, l'aimable egoisme. Il est amateur du petit fait, s'enquiert des recettes de cuisine, note les facons de se chauffer, de se vetir, de se nourrir des peuples etrangers, assiste a une operation de la hernie pratiquee sur un enfant, a une circoncision a Rome3.
Une telle appreciation, a laquelle peut par exemple souscrire un specialiste de l'invention du tourisme comme Marc Boyer4, me semble tout a fait legitime des lors que l'on prend la peine de dissiper un double malentendu.
Il importe en premier lieu de ne pas reduire le tourisme a des conditions materielles particulieres sur lesquelles le voyageur n'a generalement pas prise ; le touriste est avant tout celui qui voyage moins par necessite que par plaisir, par loisir, et qui porte sur les regions qu'il traverse un regard que l'on qualifiera de generaliste. Au fil de son parcours, il peut evidemment partager son gite et sa table avec des marchands, des pelerins ou des savants, il pourra meme occasionnellement se livrer a un negoce, a des pratiques devotes ou a des observations erudites, mais cela ne changera rien a la specificite de son rapport non specifique au monde. On ne confondra donc pas tourisme et infrastructure touristique, et l'on evitera en particulier de vouloir attribuer a tout prix aux voyageurs de la Renaissance le gregarisme et la passivite qui caracterisent aujourd'hui certains clients des tour operators, sans quoi l'on serait amene en depit meme du bon sens a considerer les pelerins de Jerusalem, dont on sait bien qu'ils se deplacaient en groupes et qu'ils etaient totalement pris en charge a partir de leur embarquement venitien, comme les ancetres privilegies des touristes modernes ...5 Lorsque Montaigne visite les villes d'Italie, il pratique un nomadisme d'agrement sans pour autant rechercher la compagnie des autres voyageurs ; a Padoue, il regrette que les gentilhommes francais s'interdisent par leur reflexe gregaire l'acces aux murs italiennes ; quant a sa decouverte de Rome, elle semble meme en partie gachee par la presence d'innombrables compatriotes : "M. de Montaigne se faschoit d'y trouver si grand nombre de Francois qu'il ne trouvoit en la rue quasi personne qui ne le saluast en sa langue"6.
Corollairement a cette premiere mise au point, il convient de debarrasser une fois pour toutes la notion de tourisme de sa connotation negative, dont le sociologue Jean-Didier Urbain a magnifiquement fait l'histoire et le proces7. Si l'on peut parfois reprocher au regard touristique sa rapidite ou sa superficialite, on doit aussi lui reconnaitre une certaine richesse dans la mesure ou, contrairement par exemple a celui du pelerin, il est susceptible de se poser sur les realites les plus diverses8. La pretendue nonchalance du touriste est d'abord une forme de liberte, de detachement qui favorise parfois la perception de phenomenes negliges par les approches plus orientees et plus systematiques. Alors que les marcheurs de Dieu engages dans leur quete spirituelle sont prisonniers d'une vision unique et tendent vers un pole supreme de sacralite, le touriste curieux et intelligent peut multiplier a loisir les perspectives et les detours, rendre pleinement hommage a la diversite des lieux et des hommes. Cette opposition paradigmatique n'est jamais aussi palpable que lorsque les routes de ces deux types de voyageur se croisent : j'ai eu l'occasion de le montrer ailleurs a propos de la Terre sainte9 et j'aimerais ici tenter d'en faire une nouvelle fois la preuve en soumettant a une lecture rapprochee les developpements que Montaigne et son secretaire consacrent aux manifestations romaines de la religion catholique10.
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