"L'OEIL A SA COMPRÉHENSION PROPRE": L'IMAGINAIRE VALÉRYEN SELON DE MAN ET HARTMAN

Romanic Review, Nov 2004 by Michelucci, Pascal

Dans une conception strictement littéraire qui renvoie à la construction du vraisemblable dans l'univers de la fiction, une "image" est aussi une description verbale dont l'objet, plus ou moins étendu, peut toutefois être spécifiquement circonscrit: un lieu, un objet, un visage, voire une scène spécifique-une scène de beuverie ou une tempête-ou un grand moment historique, comme par exemple toute la société de la Restauration. Les effets mimétiques, littérairement analogiques des formats picturaux de la miniature ou de la fresque, peuvent alors connaître des bonheurs divers, mais il demeure qu'une impression referentielle est créée de manière assez vivace pour qu'une image de ce deuxième type apparaisse, encodée dans le texte et transposée dans un système sémiotique spécifique. On pourrait donc qualifier ce deuxième type d'image de l'épithète de "mimétique". Le cas le plus patent et le mieux observé dans le champ de la rhétorique visuelle est sans doute l'excellente étude de l'ecphrasis par Murray Krieger, quand l'image décrite est un objet aussi aisément identifiable ou accessible qu'un tableau23. Mais entrent aussi dans cette catégorie d'image toutes les espèces de l'hypotypose24. C'est exactement par référence à un tel type d'image que l'on pourra saisir l'intérêt du commentaire de Geoffrey Hartman sur "L'Abeille".

Les deux derniers types d'images sont à la fois plus difficiles à épingler, et le centre d'une plus grande activité théorique récente, respectivement dans le champ des sciences cognitives et dans celui de la rhétorique.

Un troisième emploi du mot image renvoie ainsi à un événement purement psychologique, à une image mentale éidétique et intrasubjective qui, tant chez l'écrivain que chez le lecteur, ne se constate et ne s'exprime que par un seul détour, forcément postérieur: celui de la mise en parole. C'est ce que Valéry luimême appelle "imagerie mentale", phénomène qui l'a beaucoup et longtemps intrigué25, mais qu'il reste fort précautionneux de ne pas confondre avec d'autres types d'images des deux types précédents. Ce surgissement de l'image sur l'écran mental, sur la scène de théâtre de la conscience, a été au centre des interrogations sur la figure qui ont animé Valéry dans les premiers Cahiers. Son intérêt soutenu pour la métaphore se comprend ainsi à cause de la relation, difficile à saisir du fait de son intrasubjectivité, entre l'image qui se forme mentalement et les codes signifiants. Or, l'imagerie mentale possède cette qualité étonnante, du fait du lieu de son apparition, que de se prolonger dans l'abstraction, dans l'esprit, après qu'on l'a en quelque sorte décollée de son origine visuelle26. Ce type d'image est d'une utilité insigne dans la conceptualisation scientifique:

Dear Faraday!

Le triomphe de l'image mentale-Transposition de l'image physique dans le champ mental.

Et ICI, cette image qui visuellement est une figure inerte, prend des "forces". L'oeil ne voit pas de forces [ ... ].

L'image est mieux qu'une réplique, les yeux fermés, d'un objet visible. Elle prend valeur d'excitant d'un développement et devient par là un élément de quelque construction qui la dépasse-dont elle est un effet, un cas particulier, un indice.

 

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