"L'OEIL A SA COMPRÉHENSION PROPRE": L'IMAGINAIRE VALÉRYEN SELON DE MAN ET HARTMAN

Romanic Review, Nov 2004 by Michelucci, Pascal

On a critiqué justement et injustement l'emploi des "images" comme celle (organisme [Lef-right arrow] société humaine).

Mais on n'a pas songé qu'il est impossible de s'en passer. On ne peut que 1° les dissimuler ou 2° que les tenir pour instruments momentanés [ ... ]

Qu'importé l'imagerie intermédiaire? Il n'y a pas de savoir purement verbal.

D'ailleurs, je dis qu'il est impossible de se passer d'images.

1. on ne peut se passer du langage ordinaire

2. on ne peut pas bâtir une physique ou une Science quelconque rien qu'avec des observations et des statistiques42.

Cependant les relations entre les quatre types d'images ici isolés ne sont pas constamment symétriques m réciproques. Inversement en effet, l'image vue ne donne pas nécessairement naissance à des images picturales ou mimétiques pour Valéry, qui récuse la vision du peintre et celle de l'écrivain comme traducteurs d'une expérience, que celle-ci soit propre ou vicariante:

Je ne suis pas écrivain-écriveur, car il ne m'importe pas et il m'excède d'écrire ce que j'ai vu, ou senti, ou saisi. Cela est fini pour moi. Je prends la plume pour l'avenir de ma pensée-non pour son passé. [ ... ] J'écris pour voir, pour faire, pour préciser-non pour doubler ce qui a été 43.

Ce rapport curieux entre la vision de l'écrivain et la nature de son travail place Valéry à la pointe de la modernité et de ses remises en question de la représentation artistique44. Chez Valéry, l'ancienne inspiration, la faculté créatrice de l'écrivain est vue comme détachée de la banale puissance de représentation de l'artiste, comme une sorte de fonction indépendante de son produit: "Chez les poètes c'est l'énergie de formation des images qui joue; les images elles-mêmes n'ont pas d'intérêt"45. Il situe ainsi la capacité d'invention de l'écrivain non dans le savoir littéraire et la maîtrise de la langue qui permettent de rédupliquer mimétiquement le réel, l'image vue, mais dans le travail d'invention qui creuse au contraire les images qui s'imposent et la rhétorique du prêt-à-penser:

Ce n'est pas la même chose que "d'avoir de l'imagination" et "d'avoir des images". En général, les poètes ont plus d'images qu'ils n'ont d'imagination. J'entends par imagination l'exploitation des images-l'opération sur l'image-l'exploration du champ d'une image-comme la logique explore l'implication de concepts46.

Il serait possible de consacrer des développements intéressants aux questions théoriques soulevées par chacune de ces quatre problématiques propres à l'image et aux relations qu'elles entretiennent. Mais on aura sans doute d'ores et déjà pressenti l'intérêt qu'il y a à organiser, dans l'optique valéryenne, les prémisses d'une poétique de l'image autour de la spécificité du système (ou des systèmes) qui la médiatise et en constitue les moyens d'apparition. Il revient justement aux critiques de Yale d'avoir admirablement su cerner la spécificité de deux régimes de l'imaginaire valéryen: celui de l'image picturale, ainsi que l'étudie Paul de Man, et celui de l'image mimétique, considérée par Geoffrey Hartman. Les moyens d'actualisation de l'image sont étudiés dans ces deux textes de plus près que d'habitude, et spécifiquement à partir de leur application proprement valéryenne.


 

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