Strategie et sociologie de l'entreprise. Role de la direction, comportement organisationnel, management et lien social [Strategie et esprit de finesse. L'apport des sciences economiques et sociales au management strategique]
Canadian Journal of Administrative Sciences, Jun 2003 by Michaud, Claude, Reitter, Roland, Chassang, Guy, Thoenig, Jean-Claude, Moullet, Michel, Calvez, Vincent, Guenette, Alain M
Claude Michaud et Jean-Claude Thoenig. (2001). Paris: Editions Village Mondial
239 pages, ISBN: 2.84211-149-4
Strategie et esprit de finesse. L'apport des sciences economiques et sociales au management strategique
Guy Chassang, Michel Moullet, et Roland Reitter. (2002). Paris: Editions Economica
229 pages, ISBN: 2.7178-4370-1
Deux ouvrages sur la strategie d'entreprise viennent de paraitre en langue francaise, qui temoignent de ce qui est peut-etre un nouveau regard sur le domaine. Tout en empruntant des voies diverses, ces ouvrages partagent le meme souci: articuler des approches economiques ou strategiques d'une part, a des approches sociologiques ou psychologiques d'autre part. Avant de rendre compte de chaque ouvrage, il est bon de revenir sur l'arriere-plan dont ils se detachent.
La seconde moitie du 20eme siecle a ete marquee par une forte croissance au cours de laquelle les entreprises se sont diversifiees. Le besoin de regles et de procedures aidant a la prise de decision strategique est vite devenu au moins aussi important que celui d'hommes providentiels. Deux cadres conceptuels se sont imposes pour repondre a ce besoin de formalisme. L'un a mis l'accent sur la planification, en se posant la question de savoir comment planifier et soutenir la saine croissance de l'entreprise (Ansoff, 1965). L'autre s'appuyait davantage sur le metier de dirigeant, defini comme la capacite d'utiliser les ressources disponibles de facon telle que les competences distinctives de l'entreprise se transforment en avantage concurrentiel (Andrews, 1971; Learned, Christensen, Andrews, & Guth, 1965).
Ces approches n'ignoraient pas les aspects plus endogenes de la strategie de gestion. C'est le cas notamment de la seconde, plus connue sous le nom d'approche de Harvard, ou modele L.C.A.G. Pour etablir les choix strategiques, ce modele proposait une double analyse: une analyse externe de l'environnement de l'entreprise, recensant les opportunites et les menaces; et une analyse interne de l'entreprise, portant sur ses forces et ses faiblesses, afin d'evaluer ses competences distinctives. Notons qu'a cette double analyse s'ajoutaient deux autres elements: la responsabilite sociale de l'entreprise et les valeurs manageriales des dirigeants, qui fondent l'identite de l'entreprise. Ces aspects plus socio-ethiques de la fonction de stratege ont largement disparu des theorisations qui ont suivi au cours des annees 1980. C'est certainement le cas des approches strategiques dites de positionnement (Porter, 1980), puis de celles fondees sur la gestion des ressources (Hamel & Prahalad, 1994).
Les deux ouvrages recenses ici marquent un renversement de tendance, en rehabilitant le metier de dirigeant au travers d'approches heritees des sciences sociales.
On sait que les approches economiques classiques supposent que l'agent peut prendre des decisions optimales, alors que les approches comportementales decrivent la decision comme la recherche de sousoptimums satisfaisants. Par opposition a la rationalite optimale des economistes, on parlera en gestion de rationalite procedurale, ou rationalite > (bounded) (Simon, 1957, 1982). La rationalite du decideur est ainsi contrainte par de nombreux facteurs: les limites cognitives des decideurs (en particulier l'impossibilite de prendre en compte toutes les informations disponibles), les interdependances issues de la presence des autres acteurs de l'entreprise, la formation des acteurs, de meme que leur position dans l'entreprise--un ingenieur, un commercial, un financier ou un producteur, ne raisonnent pas de la meme facon, c'est-a-dire qu'ils n'auront pas les memes logiques d'action.
A cote de cette theorisation d'origine americaine, il existe une tradition francaise complementaire qui propose deux grandes interpretations socio-economiques de la rationalite en entreprise. La premiere concoit qu'un agent economique adapte logiquement son comportement de maniere a optimiser les criteres sur lesquels il se sent juge, en se basant sur un tres petit nombre de criteres, et en privilegiant les indicateurs numeriques, qui sont particulierement prises du fait de leur caractere synthetique et de leur apparente precision et objectivite. Nous renvoyons ici a l'approche dite des > developpee au sein de l'Ecole des Mines de Paris (Berry, Moisdon, & Riveline, 1979). La seconde interpretation reprend l'idee d'une rationalite limitee et la complete par une analyse en termes de relations de pouvoir--c'est l'approche de la sociologie des organisations dite > des acteurs (Crozier, 1962; Crozier & Friedberg, 1977; Friedberg, 1993). Ces deux notions couplees, rationalite limitee et relations de pouvoir, permettent d'etudier une entreprise a travers l'analyse de son systeme humain, et plus precisement, de son systeme d'action concret. Ce pragmatisme est d'autant plus utile que les organisations sont aujourd'hui soumises a des changements permanents et que leurs capacites d'apprentissage organisationnel--en particulier la capitalisation des connaissances, ou knowledge management--representent un avantage competitif reel.
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C'est dans ce contexte qu'il faut evaluer les deux livres qui font l'objet de cette recension. Dans le premier livre, Strategie et sociologie de l'entreprise, les auteurs Claude Michaud et Jean-Claude Thoenig, deux professeurs a l'INSEAD de Fontainebleau, en France, s'interessent a l'inscription des intentions en actes, avec le souci d'eviter le >. Pour les dirigeants d'une entreprise, le risque supreme reste en effet de se couper de l'exterieur et de l'interieur--autrement dit, de se retrouver eloignes a la fois de leurs clients et de leurs employes. Fustigeant les prescriptions de gestion qui pronent la simplicite a tout prix, comme la reduction du nombre de niveaux hierarchiques et l'allegement des structures, les auteurs affirment que >. Ils montrent, cas d'entreprises a l'appui, que l'entreprise doit jouer sur deux registres: d'une part, elle doit se soucier >--l'aspect strategique de la gestion et sa logique exogene--et d'autre part, elle doit repondre a la necessite absolue de > organisationnelle--l'aspect sociologique et sa logique endogene.
Citons nos deux auteurs: >.
Michaud et Thoenig apprehendent ainsi l'entreprise comme un >, c'est-a-dire une aire de connaissances ou coexistent des comprehensions multiples et diverses: autrement dit, des >. Ils montrent la necessite pour les dirigeants de bien connaitre les divers langages en usage dans leur entreprise et d'agir volontairement sur eux afin d'enrichir le > de cette derniere. Ils rejoignent par ce biais la problematique classique du management, a savoir la gestion de l'ecart entre les discours et les pratiques reelles. L'originalite de leur demarche consiste a y introduire les notions de langages et de temps differents, qui marquent irremediablement notre epoque et ajoutent a la difficulte de l'art de diriger.
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Dans le domaine du management, il est courant de deplorer que les analyses critiques en theorie des organisations fonctionnent souvent comme des rituels qui confortent le systeme et ses pratiques sans les remettre serieusement en question. On est loin de cette tendance avec l'ouvrage de Michaud et Thoenig. C'est egalement le cas du deuxieme ouvrage recense ici, Strategie et esprit de finesse, de Chassang, Moullet, et Reitter.
Ce livre est ecrit par trois consultants d'Accenture-France. Guy Chassang est partenaire senior de ce cabinet, comme Michel Moullet, sociologue de formation, et Roland Reitter, par ailleurs professeur de gestion aux HEC-Paris. Confronte au cours de sa carriere aux limites des outils traditionnels qui peuvent faire illusion en univers stable et simple, mais pas dans des contextes complexes, Chassang s'est employe depuis plus d'une decennie a integrer dans son equipe des personnes formees aux sciences humaines et sociales. Il a ainsi fait appel a des specialistes comme Moullet et Reitter. En tant que sociologue, Moullet s'attache a comprendre les mecanismes de fonctionnement et la dynamique d'une entreprise, et ses causes de non-performance. Notons que si l'approche sociologique s'impose aujourd'hui, c'est grace a son caractere concret, avec l'accent mis sur l'analyse et le diagnostic avant toute chose. Reitter a rejoint l'equipe de Chassang il y a pres de dix annees. Ses travaux theoriques, comme ses interventions, portent principalement sur l'analyse des ressorts psychologiques des dirigeants d'organisations et sur les identites dans les organisations.
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